Les Samouraïs de Bruyères

15 octobre

Le 8 octobre 1944, après déjà plusieurs jours de combats dans les Vosges, la 36th Infantry Division piétine toujours à quelques kilomètres de Bruyères. Vu la difficulté que devrait poser la capture de la ville, le Q.G. de la division fait appel au 442nd Regimental Combat Team. Manquant de camion pour être transporté, le Col. Charles W. Pence, commandant du 442nd RCT envoi une compagnie du Quartermaster d’Epinal en direction de Marseille pour aller chercher son régiment, car la 36th Division couvre un secteur trop vaste.

A Naples le Combat Team avait reçu 672 remplacent. Le 442nd part de Naples en bateaux le 27 septembre et débarque près de Marseille 3 jours plus tard. Depuis Marseille, le 100th et le 2nd Battalion font mouvement vers le nord dans la vallée du Rhône en parcourant plus de 700 kilomètres en camion. Quand à lui, le 3rd Battalion embarque dans des wagons ’40×8′ afin de rejoindre le reste du Combat Team. Suivant la cadence, la 442nd Antitank Company qui se trouvait avec la First Airborne Task Force sur la frontière franco-italienne se joint à eux. Le 13 octobre Après trois jours de voyage sous la pluie, le 442nd RCT arrive à Charmois-devant-Bruyères et est rattaché à la 36th Infantry Division. La division n’est pas étrangère au 442nd, elle avait combattu sur la même ligne de front à Monte Cassino et au nord de Rome.

Japanese-American troops climb into a truck as they prepare to move their bivouac area. 2nd Battalion, 442nd Combat Team, Chambois Sector. France. 10/14/44. Courtesy of the Seattle Nisei Veterans Committee and the U.S. Army

Japanese-American troops climb into a truck as they prepare to move their bivouac area. 2nd Battalion, 442nd Combat Team, Charmois sector. France. 10/14/44. Courtesy of the Seattle Nisei Veterans Committee and the U.S. Army.

Le 15 octobre, le Général John Dahlquist commandant de la 36th Infantry Division lance l’attaque sur Bruyères. Comme en Italie, ce serait une bataille pour une colline à la fois, allant d’une position à une autre. Contrairement à l’Italie où la résistance avait été féroce, les Vosges dévoileraient des combats bien brutaux. Les Nisei approchent de Bruyères, située à la jonction de trois routes importantes. La  est entourée du nord-ouest à l’Est par quatre collines (Haut de Helledraye, Buémont, Pointhaie et l’Avison) occupées par l’ennemi, il faut prendre ces collines avant de libérer Bruyères.

En plus de sa propre artillerie, le Combat Team comprend la C Company du 636th Tank Destroyer Battalion, la D Company du 83rd Chemical Battalion, et la B Company du 753rd Tank Battalion.

Les forces ennemies se composent, elles, d’un régiment d’infanterie, soutenues par un bataillon de mitrailleuses et un groupe de chars.

A group of Soldiers from 2nd Battalion, 442nd Regimental Combat Team as they discuss a patrol near Charmois, France on October 13, 1944. Left to right: 2nd Lt. Edward Androvetta, Mountain Lakes, NJ, 2nd Lt. Robert H. Foote, Hebron Conn, S/Sgt. Min Shumida of L.A., CA. and Sgt. Minoru Ikehara of Honolulu, Hawaii.

La forêt est dense, emplie de brume et ruisselante de pluie. A la tombée de la nuit, les hommes terrés dans leurs trous individuels, attendent les durs combats du lendemain. Pendant la nuit, la route de Belmont est sans cesse harcelée par l’rtillerie américaine. Les incendies en ville se multiplient, ne pouvant pas être éteints car les canalisations d’eau sont depuis longtemps détruites par les bombardements.

Le 15 octobre, les deux bataillons de tête, le 100th et le 2nd, partent en colonne et amorcent les deux miles et demi d’offensive à travers la chaîne montagneuse des Vosges densément boisées afin de libérer Bruyères. Avec son 3rd Battalion en réserve, le 100th commence son assaut sur Hill A, directement à l’ouest de la ville tandis que le 2nd Battalion avance en direction de Hill B au nord. A 9h15, une section de la B Company rencontre une mitrailleuse allemande et quelques soldats ennemis. Le Capitaine Sakae Takahashi dirige les tirs des chars réduisant au silence cette première résistance. Cinq soldats allemands se rendent. Plus loin, la B Company débouche sur un champ de mines balayé par l’infanterie et les chars allemands. De plus, des barrages de troncs d’arbres bloquent l’unique route de ce secteur. On fait appel au génie qui se fait tirer dessus par quatre mitrailleuses allemandes.

L’unité de réserve, la A Company, subit un tir de barrage ennemi. Vingt hommes sont blessés dont deux grièvement et un mortellement. Une section de mortier attachée à la D Company perd 12 hommes.

En milieu de journée, au nord du haut de l’Helledraye, le 100th est stoppé par un nid de mitrailleuses. Le combat est terrible car l’ennemi bénéficie de l’avantage du terrain. Il sera finalement anéanti et le génie va pouvoir enfin commencer son travail de dégagement. B/100th Bn. et F/2nd Bn. engagent l’offensive mais la résistance est acharnée. C/100th Bn. et E/2nd Bn. arrivent en renfort. La résistance est plus dure que prévu.

Le bilan de la journée est maigre : une avancée de 450 mètres et 20 prisonniers ennemis (SS Polizei Regiment 19 et 223. Grenadier-Regiment). Après interrogatoire, il s’avère qu’à leur niveau, ils n’ont pas beaucoup d’informations sur le dispositif de défense ennemi mais affirment qu’ils ont l’ordre de tenir jusqu’au dernier homme.

Neuf Nisei viennent de se faire tuer pour ce premier jour d’offensive.

16 octobre

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Le lundi 16 octobre, vers 11 heures, les E et F Companies du 2nd Battalion occupent l’Helledraye. Alors que les combattants traversent la vallée à découvert pour prendre le château, ils essuient des tirs nourris venant de leur objectif. Au même moment, à gauche, le 100th Battalion rencontre les mêmes ennuis.

Vers midi la B Company de Takahashi descend vers la lisière du bois à la basse de l’âne. Ils doivent eux aussi traversé une vallée plane d’une centaine de mètres pour atteindre leur objectif qui est la montagne de Buemont. Les Allemands y sont retranchés, au pied de Buemont où une cinquantaine de soldats ennemis attendent, cachés dans des fermes armés de mitrailleuses. Exposé aux tirs, le 100th Bn. ne parvient pas à atteindre Buemont.

Juste à la tombée de la nuit un bataillon ennemi, appuyé par des tirs de mortiers de l’artillerie et des chars, lance une contre-offensive. Le gros de l’attaque est concentré vers le 2nd Bn. au pied de l’Helledraye vers la route de Fays. Le 552nd Field Artillery Battalion lance un tir de barrage en direction de cette contre-offensive et brise l’assaut mais malgré cela de durs corps à corps ont lieu et c’est après de dure combat que la contre-attaque allemande est repoussée.

En ce soir du 16 octobre le 442nd RCT n’a guère avancé et les combats continueront la nuit sur la route de Fays au pied de l’Helledraye.

Le 143rd Infantry Regiment de la 36th Infantry a quant à lui a pris Champ le Duc. Il semble donc que les Allemands aient concentré leur défense sur Bruyères et les forêts qui la dominent.

 

17 octobre

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Le 17 octobre, le temps est toujours à la pluie et cette journée n’est qu’une suite d’offensives américaines et de contres offensives allemandes, au pied du château et de Buemont. De plus les Allemands ont fortifiés les maisons au pied des collines, ces bâtiments résistent aux tirs d’artillerie et il faudra aller déloger les mitrailleuses qui s’y trouvent.

Le commandant de la C Company envoie 5 hommes pour traverser la Basse de l’Ane et recueillir des informations sur les forces ennemies. Au cours de cette reconnaissance Masanao Otake sera tué après avoir abattu plusieurs Allemands (La Distinguished Service Cross lui sera remise à titre posthume). Les renseignements recueillis au cours de cette expédition seront capitaux pour l’attaque du lendemain.

Le 2nd Lt. Masanao Otake (qui fut promu sur le champ de bataille), originaire de Lahaina, menant son peloton hors de la ville d’Orciano afin d’avancer sur Leghorn. Otake sera tué trois mois après la prise de cette photo lors des combats de Bruyères.

Pour le 143th IR la progression est désormais très lente. Le quartier Humbert et les cités de Laval sont en flammes.

Au Q.G. américain, les prisonniers allemands indiquent que des unités supplémentaires seront jetées dans la bataille et que le 736. Grenadier tient Bruyères. Le 49. Festung-MG-Bataillon est également en place, il est doté de mitrailleuses, ce type de bataillon est utilisé pour créer des positions défensives permanentes.

18 octobre

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Le mercredi 18 octobre, à 9h40 cinq bataillons d’artillerie (60 canons) font feu aussi souvent que possible. Ils couvrent littéralement d’obus le château et l’Helledraye pendant 35 minutes, la ville n’est pas épargnée. A 10h la D Company du 83rd Chemical Battalion prend le relais et enfume la ville et les deux montagnes.

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Howitzer de 105mm du 522nd Field Artillery Battalion en action lors des combats pour la prise de Bruyères le 18 octobre 1944.

A 10h15, le tir de barrage s’arrête et l’offensive est lancée sur tous les fronts :

  • Huit compagnies du 442nd en direction du château et du centre ville. A midi les F et G Companies ont un point d’encrage au pied du château. A 16h des éléments de la I Company contournent le château et se frayent un chemin sur la pente sud. Débordés par ces multiples attaques, et après 7h de batailles les Allemands du château se rendent . Une fois le château pris, la L Company entre dans Bruyères par la rue Joffre.
  • Le 1/143rd IR sur la route de Laval à l’entrée de Bruyères
  • Le 100th Battalion en direction de Hill A (Buemont) en traversant la Basse de l’Ane. A 11h les hommes sont au pied de Buemont et les mitrailleuses situées dans les maisons fortifiées sont neutralisées. Ils commencent leur ascension de Buemont, la A Company se dirigeant vers Les Baraques et la C Company vers l’Ecrevisse. A 15h après 4h de combats acharnés, Buemont tombe.
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Nisei du 3/442nd Infantry Regiment à Bruyères le 18 octobre 1944.

A 18h30, le 442nd et le 143rd se rejoignent au carrefour du Bayeux. Cette journée s’achève sur un bilan de 135 prisonniers ennemis et à peu près autant de morts et de blessés. Les prisonniers allemands proviennent du 736. Grenadier-Regiment de la 198. Division et du 192. Panzer-Regiment. Des obstacles de béton ont été érigés sur la route, le 232nd Engineer Combat Battalion fait sauter le premier le jour même.

Mais les allemands résistent toujours place Stanislas, les 2nd et 3rd Bn. progressent maison par maison. A minuit l’ennemi se rend. Quand à lui, le 100th Battalion stationne au pied du château coté croix sapin.

Avec les collines A et B sous contrôle américain, le 3rd Battalion se joint au 142nd IR de la 36th Infantry pour le nettoyage de la ville. La bataille pour la prise de Bruyères a pris trois jours et ce n’était que le commencement. Malgré trois jours de combats continuent, les Hills C et D fournissent toujours un point d’observation d’où les pluies mortelles d’obus s’abattent sur la ville.

19 octobre

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Le jeudi 19 octobre, à l’aube le 100th descend sur Pointhaie, ils tombent sous un feu nourri de l’ennemi, obligeant la B Company à se mettre en position de défense. A 9h05 le 100th Bn. remonte à l’assaut de la colline de Pointhaie en utilisant une technique particulière : Les hommes portent des pièces de métal dans le dos, celles-ci reflétant la lumière du jour permettent aux suivants de continuer le feu sans toucher ceux qui marchent devant. Le 100th s’empare du massif de Pointhaie en un temps record avec seulement une dizaine de pertes et font 50 prisonniers allemands.

L’objectif suivant est l’Avison, à 10h les 2nd et 3rd Bns. du 442nd attaquent simultanément. Mais à 10h30 l’ennemi lance une puissante contre-offensive en direction de Pointhaie, appuyée par des chars et de l’artillerie. Le Général Dalquist ordonne de laisser Pointhaie. La mort dans l’âme le capitaine Kim et ses hommes quittent Pointhaie, se repliant en réserve au pied du château après avoir déclenché un écran de fumée. Ils retournent à contrecœur à Bruyères, sachant que la présence ennemie est encore forte dans la région. La colline sur laquelle ils avaient combattu était retombé aux mains de l’ennemi lorsque l’obscurité retomba le soir du 20 octobre après le départ du bataillon. Les Allemands reprennent ainsi position au sommet de Pointhaie.

A midi l’Avison tombe aux mains des alliés. Les bombardements américains cèdent maintenant la place aux bombardements allemands. Les 143rd IR de la 36th Infantry Division et 179th de la 45th Infantry Division contre-attaque mais ne parviennent pas à reprendre Pointhaie et subissent une centaine de pertes. De ce fait, les 2nd et 3rd Battalion, se retrouvent en sailli à quelques miles à l’est dans les positions allemandes à l’important centre ferroviaire de La Broquaine. L’ennemi se trouvant aussi bien derrière que devant les Nisei, l’évacuation des blessés vers l’arrière et le ravitaillement dans les zones avancées est souvent difficile et dangereux. Empêtrées dans un champ de mine, les I et K Companies devront rester sur place du fait de la forte résistance rencontrée en face.

20 octobre

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Le 20 octobre, un train d’approvisionnement tente d’atteindre le dépôt ferroviaire pour ravitailler en munitions lorsqu’il est prit en embuscade par une importance force ennemie. Le S/Sgt. Robert Kuroda dirigeait son équipe dans le but de réduire au silence les tireurs d’élite et les nids de mitrilleuses dans les collines lorsque le train d’approvisionnement a été prit sous le feu ennemi. Ignorant la fusillade mortelle autour de lui, le Sgt. Kuroda se met à avancer au sommet de la crête où il trouve une position ennemie. A seulement 30 pieds de l’ennemi, il commence à balancer ses grenades et tirs clip après clip en détruisant la position et tuant au moins trois soldats ennemis. Ses munitions épuisée, il voit un officier américain tomber sous le feu ennemi et se précipite vers lui sans se soucier des tirs. L’officier est mort, tué par des tirs provenant d’une colline voisine. Kuroda prend la Thompson de l’officier et la retourne vers la position ennemie. Il avance en tirant arme à la hanche tout en courant jusqu’à ce qu’il la réduise au silence. Peu après, il se retourve vers une autre position où il entend les tirs. En s’apprêtant à faire taire l position ennemie, un tir de sniper provenant d’une autre colline l’atteint, mettnt fin à sa charge héroique pour sauver le train de ravitaillement. Pour son héroisme, le Sgt. Robert Kuroda recreva la Distinguished Service Cross à titre posthume qui sera mis à niveau pour une Medal of Honor.

A midi, Pointhaie est repris avec le renfort du 100th Battalion. Sur l’Avison les troupes ennemies infiltrées sèment le trouble à l’arrière des 2nd et 3rd Battalions. Les F et H Companies sont renvoyés pour reprendre la colline. Les combats sont presque au corps à corps. Le T/Sgt. Abraham Ohama voit l’un de ses hommes tombé sous les tirs et se met à courir pour lui donner de l’aide pour être à son tour frappé.

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Cette photo prise le 24 octobre à proximité de Bruyères après les combats montre la nature du terrain auxquelles les Nisei ont du se battre pour délogé les défenseurs allemand d’une partie du massif Vosgien.

Au cours d’une accalmie dans les tirs, les médecins se mettent à avancer pour soigner les deux blessés. Ils placent le Sgt. Ohama sur une civière pour le conduire à l’arrière mais à ce moment-là, il est fauché par une rafale de tirs ennemis à travers la brume, tuant Ohama. L’impact de sa mort déclenche une fureur incontrôlée de la part de ses hommes. Aucun ordre n’a été donné pour lancer un assaut, mais celui-ci est une réponse spontanée de ce qui venait de se produire. Les hommes de F/442nd se lèvent avec un cri de colère et se précipitent comme des furies dans les positions ennemies, insoucieux du danger. L’adrénaline mélangée à leur fureur change rapidement le cours de la bataille. Une cinquantaine d’allemands ont été tués et sept sont capturés et Hill D est une fois pour toute aux mains des Nisei. Mais pour eux, Hill D devient « Ohama’s Hill » (la colline d’Ohama).

Les 2nd et 3rd Battalions se trouvent à présent au pied du petit Avison et du Landrebec. Une colonne blindée allemande est repérée remontant la route de Belmont à Bruyères, si elle continue elle va couper le régiment en deux. Quatre Thunderbolts survolant les opérations piquent sur la colonne, détruisant sept véhicules, les autres faisant demi-tour sur Belmont.

Au cours des combats au pied du Landrebec un sous-lieutenant allemand, adjoint au commandant de secteur est tué. Il porte sur lui les plans de défense de tout le secteur. Avec ce plan le Q.G. américain travaille de suite à la recherche des moyens de briser le système défensif ennemi.
En ville les premiers camions de ravitaillement arrivent, un poste de secours américain est installé à l’hôpital et les blessés sont évacués sur Epinal, Eloyes, Contrexéville etc…

Les combats pour Bruyères sont terminés, ce sont au total 57 Nisei qui ont été tués pour la libération de la ville.

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Le 22 octobre 1944, un photographe a prit en photo ces trois Nisei sur une des collines surplombant Bruyères qui fut la proie des bombardements durant les cinq jours de combats. Les arbres arrachés au premier plan témoigne de la violence des bombardements.

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